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08/12/2011

Jour 5 - Le 5 décembre

C’est mon anniversaire, j’ai 44 ans aujourd’hui, un regard au lever du jour par dessus la forêt sur vingt ans de voyages et de films, d’aventures familiales. Je me souviens de mes 25 ans en fin d’hivernage en Terre Adélie, ce jour-là, j’ai arrêté de vieillir…

Repérage de la forêt avec Francis, les arbres par sa bouche se mettent à raconter des histoires.

Il a repéré un dragonnier. Il nous montre des plans d’ébène, très peu sont noirs, seuls le sont ceux contaminés par un champignon, un arbuste de la famille des caféiers, le strychnos, cette liane qui contient la strychnine de sinistre réputation, l’okoumé cette richesse du Gabon, héros des magasins de bricolages sous forme de contre-plaqué. Au pied de l’okoumé, une résine parfumée suinte, entêtante, de la famille des myrrhes et de l’encens. Je m’en poisse les doigts, envouté par cette odeur de térébenthine et de pin. Voyager en forêt avec Francis c’est traverser un monde d’odeurs, sans cesse des feuilles froissées portées aux narines.

On rejoint l’équipe caméra, ils sont assaillis par les abeilles, tout est installé, mais la tête télécommandée ne marche pas. Ben se bat. Je continue le repérage avec Francis, un sifflement, on nous rappelle, ça marche. Premier mouvement ascendant de la caméra le long d’un figuier étrangleur de 35m. Je suis ému. «Bon anniversaire», me dit Ben.

Pour l’heure, l’ascension de la caméra se fait par traction manuelle, l’idée est de voir «l’effet que ça fait» selon la position caméra le long du tronc. Tout le monde se relaie à la poulie, ce petit jeu est épuisant. Côté image, on essuie les plâtres, question stabilité, mouvement. Ben prend des notes, imagine des perfectionnements, comme chaque fois on ajuste les outils qui vont nous permettre de réaliser ce prototype unique qu’est un film.

Avec ce plan on tire le premier fil du film, l’histoire du figuier étrangleur. Déposé dans une crotte d’oiseau à la cime de l’arbre support, la graine de figuier va germer en l’air puis  envoyer ses racines vers le sol. Chaque fois que deux racines se touchent, elles se soudent aussitôt, créant petit à petit un carcan qui va étouffer l’arbre support. C’est très impressionnant dans cette forêt car les arbres supports sont très gros, ça évoque un combat à mort où deux géants se tiennent par la gorge. Ici l’issue est toujours fatale pour l’arbre support. Nous avons repéré plusieurs de ces duels à plusieurs endroits de la forêt, à des stades plus ou moins avancés.

Luc Jacquet

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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Jour 4

Ce matin, Ben, Cédric et Yanick ont assuré les portages du matériel de grimpe au pied d’un  grand arbre repéré la veille. Ces trois là sont dans une forme incroyable. Ils divisent par deux tous les temps de trajets avec des charges énormes sur le dos. L’objectif est d’équiper un grand arbre repéré la veille. Pour passer la corde sur une branche «basse» à 30 mètres du sol  Ben use d’une énorme fronde qui projette un fin filin. Neuf tentatives lui sont nécessaires. Après il arrime une corde fixe puis monte comme sur un fil d’araignée. Yanick assure sa sécurité au sol, lui envoie les amarrages. Il pose trois cordes pour assurer l’ascension de la caméra, tisse un assemblage complexe. Tel est son talent de cordiste, ces spécialistes des travaux acrobatiques, précieux auxiliaires des chercheurs et des cinéastes en forêt.

Nous le retrouvons avec Aurélie et Gérard accroché dans une des hautes fourches de l’arbre, grâce à lui nous allons pouvoir filmer «en pied» les grands arbres de la forêt primaire. Francis décrit volontiers le sol du sous-bois comme le local poubelle de la forêt, nous allons enfin aller voir là où se concentre toute la biodiversité: au sommet des arbres.

Francis et Jean arrivent au camp en milieu de journée. Ils débarquent en quad accompagnés des gardes du parc qui viennent en renfort. A trois sur un quad, ils sont couverts de boue. Ils ont fait un voyage incroyable. Le contrôleur a oublié de les réveiller à la gare d’Ivindo dans le train de nuit qu’ils ont pris depuis Libreville. Du coup, ils se sont réveillé 200km plus loin perdus dans une gare au milieu de la forêt à 6 heures du matin. Par chance un train chargé de grumes de bois repartait dans l’autre sens, ils ont pu voyager dans la locomotive qui a mis plus de six heures à faire le trajet. Francis, couvert de boue, relève l’ironie. C’est un train de bois coupé qui lui a permis d’arriver en forêt primaire. Deux jours et demi qu’ils voyagent, ils sont épuisés, ils se jettent dans le ruisseau qui fait office de douche ici.

La première chose que Francis me dit en foulant les roches qui affleurent dans le camp: «ce sont les plus vieilles roches du monde, elles constituent le socle du gondwana, le continent primordial, elles ont quatre milliards d’années». L’ensemble des continents est parti à la dérive, mais ces roches là n’ont pas bougé; le nombril du monde?

Ben sort de la forêt, il a fini d’équiper l’arbre, il avait prévu deux jours, il n’a pas mis une journée. Trois patrouilleurs gabonais du WCS sortent aussi de la forêt, ils terminent une mission de patrouille et de comptage des gorilles et des éléphants. Plus de 10 jours qu’ils sont en forêt, ils sont contents de parler. Le camp paraît soudain surpeuplé. Nous passons l’après-midi à filmer sur travelling des chignons de lianes incroyables, sortent d’énormes tripes végétales qui se déversent par endroit sur le sol de la forêt.

De retour au camp, ça sent le poulet rôti, un véritable rêve ici, c’est un cadeau de Christian, le chef des opérations. Un cuisinier et du gaz sont arrivés, ce repas chaud accompagné de riz et de petit pois en boite nous paraît luxueux!

Luc Jacquet

 

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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05/12/2011

Première excursion

La nuit est super bruyante. La veille, ils ont vu Thomas, le plus vieil éléphant de la forêt, un visiteur familier du camp. Moi cette nuit j’entends plutôt les canards dans le ruisseau qui discutent fort. Je rêve d’un permis de chasse… A l’aube les abeilles reprennent leur bourdonnement, mauvaise nuit pour moi malgré le relatif confort de nos carbets.

Ça va mieux ce matin, on va repérer un site sur le baï et tenter de trouver une position de caméra plus près des éléphants et des gorilles. Une heure et demie de sentier à venir. Il faut mettre l’équipe en marche, nous étions tous KO hier soir. Donner un but simple, une manière surtout de commencer à infuser en forêt. Dès les premiers pas sur la piste, nous sommes bouleversés par la taille des arbres qui nous entourent. Comment avons-nous fait pour ne pas les voir hier, ils sont énormes, puissants, tranquilles. C’est aussitôt mille idées d’images qui fusent, nous faisons 50 mètres en une demie d’heure. La forêt est sublime. Il y a des colosses qui luttent entre eux, un arbre énorme pris en étaux par un figuier étrangleur qui l’étouffe, la scène toute végétale qu’elle soit est pathétique, le colosse est condamné. Je prends des points GPS : l’arbre aux singes, l’arbre aux frottis d’éléphants, les lianes. Un plan de bataille se met en route : demain matin Cédric et Benjamin commenceront à acheminer des cordes ici. Il nous tarde de grimper dans les bras de ces géants, les embrasser sur les joues. Des configurations de tournages se profilent pour le film. Pendant que nous faisons des plans sur la comète, des singes font les acrobates au-dessus de nos têtes. On repart, tout le monde sourit, Cédric remarque «là ça va mieux, je préfère vous voir comme ça».

Depuis 5 minutes, ça sent le gorille, cette odeur de fauve tenace que l’on a apprise à reconnaître hier. Notre colonne est silencieuse. Un aboiement, un énorme dos-gris nous charge, jaillissant du feuillage. Comme des poussins effarés nous nous regroupons autour de James, notre guide, qui lui aussi fait de l’intimidation, tapant sur les branches avec sa machette. C’est la consigne apprise hier, ne jamais fuir, faire corps, faire face… Ça marche, le gorille fait demi-tour en bougonnant.

Ça discute ferme ensuite, notre premier gorille à tous, on parle de trouille, de joie, de chance.

Demain, on reprendra le même chemin, nous sommes maintenant au pays des arbres.

Luc Jacquet

 

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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L'arrivée en forêt

Hier, pendant que j’étais à la résidence présidentielle, l’hélico a posé l’équipe «dans la verte». Ils nous raconterons qu’à leur arrivée de robinson, il n’y avait personne pour les accueillir, ni nourriture, ni gaz comme prévu. Seuls au monde, ils ne sont pas du genre à s’effrayer. Yannick a crocheté une fenêtre, ils ont trouvé du cassoulet qu’ils ont fait cuire au feu de bois.

Le lendemain avec Jake, Gérard et les stocks de nourriture, nous volons plus d’une heure au-dessus de l’océan forestier, milles choses me passent par la tête, heureux de repartir en forêt, inquiet pour ce film difficile à venir. Impatient d’y être, Jake mitraille, et essaie tous ces flashes.

On atterri à 30 minutes de marche de l’arrivée. Portage lourd du reste du matos, installation sommaire dans un camp qui a dû être superbe du temps où il fonctionnait comme station scientifique. Aujourd’hui, on sent la forêt en train de reprendre le dessus, tout est pourri. On cherche ironiquement l’accès internet prévu. C’est le bordel, on est un peu sonné, Yannick enrage de ne rien trouver. Eric s’acharne sur la valise satellite, c’est passablement inquiétant ici de ne pas pouvoir donner de nouvelles, sans parler du transfert des données.

Deux gardes, James et Constant, arrivent finalement en quad. Direction le baï de Langoué. Une heure de marche en colonne. On commence à chercher des moabi et on découvre l’odeur d’un gorille fraichement passé.

Le baï est magnifique, au loin une douzaine d’éléphants se baignent avec leurs petits, cet animal dégage une impression de calme impressionnante. On reste deux heures, dur de s’arracher. Il y a aussi trois buffles, des antilopes et un aigle pêcheur noir et blanc.

Difficile de filmer d’ici, quel arbre équiper pour être près des éléphants, le grand émergent que l’on voit au-dessus de la colline? Ben dit que c’est plus de deux jours de boulot d’équipement, plus un très gros et long portage du matos de prise de vue.

On rentre tard, on se perd à moitié, frissons, James nous a fait faire un grand détour. On arrive à la nuit. L’équipe est très fatiguée, même Ben, Cédric et Yannick, les hommes en forme de la bande. Ils essayent de faire marcher la station téléphone, ils n’y arriveront que tard le soir, il fallait appuyer sur #… La cuisine et la vaisselle dans ce contexte de fatigue et de matos en vrac est une vraie corvée. Yannick-la-bidouille nous trouve une ampoule pour éclairer le grand carbet-séjour. On entrevoit pour la première fois sa valise magique, d’où sont déjà sortis une résistance pour chauffer l’eau, du fil électrique, un GPS haut de gamme …

L’équipe se regroupe, stressée par l’immensité de la tâche qui nous attend. Par où commencer ? Tout demande un temps fou, rien n’est évident à voir dans cette forêt. Nous sommes minuscules et trop lents dans cette immensité qui nous montre que bien peu.

Demain sera un autre jour, dormir.

Luc Jacquet

 

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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01/12/2011

Vers la forêt

Après un briefing complet de toute l'équipe ce matin sur les objectifs de ce repérage (voir, sentir, comprendre, évaluer, essayer), une partie de l'équipe s'est envolée cet après-midi  avec le matériel pour installer le camp sur le site de tournage. Pendant ce temps, Luc était reçu par le chef de l'état Ali Bongo qui  a réservé un très bon accueil à notre projet de film et nous a offert son soutien logistique. Nous commençons cette fois pour de bon, les prochaines nouvelles viendront de la forêt.

 Luc Jacquet

 

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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29/11/2011

Allez voir...

Il est temps pour nous d’aller voir. Le grand saut! Premier geste concret de tous les films du monde, quand on passe (enfin!, dira le réalisateur) de la virtualité des imaginations à la réalité du terrain. Des milliards de possibles commencent à converger à travers le goulot d’étranglement du faisable. Etrange sablier, tous les grains ne pourrons pas passer, loin de là.

A la fin du tournage puis du montage puis du mixage il n’y aura qu’un tout petit peu de poussière au fond du récipient de verre, pourtant tout sera dit, c’est la magie d’un film quand il est réussi. Et là, la nature s’en mêle, il va falloir composer avec ce qu’elle nous donne, ce que l’on va être capable d’en capter, de comprendre: la forêt nous attend-elle?

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