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20/12/2011

Dans les bras du Moabi - La vigie

Une observation qui rappelle les Séquoias californiens: au pied d’un très grand arbre, l’appréciation de sa hauteur est gênée par la déformation perspective. Mais l’ascension le long d’une corde parallèle au tronc lui restitue toute sa hauteur, en un défilement interminable et impressionnant.

Benjamin, Yanick et Cédric ont installé un palan pour me hisser et j’ai eu aussi peu d’efforts à faire qu’un sac de blé que l’on monte jusqu’à la lucarne du grenier.

L’arrivée sur la grosse branche horizontale, à 38 mètres, est délicieuse: un vent frais, une forte lumière, une vue sur la canopée et ses arbres en fleurs, et les lointains bleutés de l’autre côté de la vallée, à l’Ouest. Après une manœuvre de mousquetons et de longes, je me retrouve au sommet du tronc, au centre d’une couronne de quatorze énormes branches dont chacune a le diamètre d’un bel arbre. Dans les bras du Moabi.

Une constatation quelque peu technique, qui trouve son sens dans le contexte de l’histoire de la forêt équatoriale: le Moabi est un arbre unitaire, c’est-à-dire qu’il ne «réitère» jamais son architecture, ni spontanément ni même en cas d’élagage accidentel, comme on peut en juger par le nombre des moignons cicatrisés (bumps).

Tandis que mes camarades filment, ma journée s’écoule doucement, à dessiner les branches du Moabi, leurs feuilles, leurs fruits, leurs épiphytes, lichens et fougères, orchidées et un cactus du genre Rhipsalis. Mon travail est certainement plus aisé que celui des cinéastes, mais dessiner n’est pas si facile à cause des innombrables petites abeilles sans dard (mélipones) qui m’environnent d’un petit nuage noir et mobile.

L’après-midi s’avance, il faut redescendre. L’arrivée dans l’humidité sombre confirme une impression pour moi déjà ancienne: la canopée et le sous-bois sont deux forêts différentes, comme posées l’une sur l’autre.

Francis Hallé

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© Jake Bryant / envirofoto.com

La vigie

Nous avons trouvé l’arbre idéal, l’arbre de cinéma. Ce moabi nous dit Francis, ne grandira plus, il a été étêté il y a déjà longtemps. Il porte de nombreuses cicatrices que Francis n’arrive pas à expliquer. C’est pour moi une chance inouïe, le seul moabi près du camp est l’arbre idéal. En haut de son tronc de 38m, il y a ce que Ben et Yanick ont spontanément appelé un nid, une sorte de plateforme de 80cm2, confortable au possible, juste nichée au cœur des branches du géant, doux comme le creux d’une main, l’endroit idéal pour voir la forêt, pour voir le monde. Francis s’est niché là avec son carnet de dessin, il vient d’y passer deux jours, pratiquement sans bouger, à observer, à dessiner. Il se dégage de lui une aura de tranquillité extraordinaire, il est bien là-haut et ça se voit. On sent qu’il est familier des canopées, ses gestes de progression sont précis, assurés, vieux capitaine des arbres en haut de sa vigie. L’homme et l’arbre ne sont plus qu’un, j’ai trouvé l’image que je cherchais, le point de vue du film. Cet endroit est l’endroit idéal pour raconter l’histoire de la forêt, il donne le recul indispensable, inexplicable. Je ne sais pas encore si dans le film Francis incarnera son propre rôle. Nous faisons des essais de postions caméras; Ben et Yanick font un travail incroyable, ils bossent sans arrêt, dans un flux constant de blagues vaseuses pour faire tomber un peu la pression. Pas question de faire une erreur, de laisser tomber quoique ce soit. Il y a des dizaines de cordes, laquelle est la bonne ? C’est une concentration permanente à un tel point qu’ils n’ont pas le goût de manger. Deux barres de céréales alors qu’ils ont une dépense d’énergie digne d’une ultra-performance sportive.  Ils courent sur les branches comme des écureuils;  dans ces conditions extrêmes la caméra est une vraie «bête-à-chagrins»: trop d’accessoires inutiles, une ergonomie stupide avec un enregistreur indépendant du corps principal qui multiplie les fils de connections, les petits interrupteurs, sans parler du système de renvoi d’image qui nous permet de cadrer au sol avec Gérard, il saute en permanence, brouillé à chaque communication radio. Il faut entre une et deux heures pour mettre la caméra en place, chaque changement d’objectif est aussi long. Le temps dans l’arbre n’est pas le même qu’au sol. Là-haut on fait un geste après l’autre, une main pour se tenir, une main pour travailler. Au sol on attend, en essayant de ne pas leur compliquer la tâche par des pressions inutiles. Il faut que j’anticipe mes demandes, chaque décision, modification est lourde de conséquence. Aurélie fait la hot-line dans son talkie, c’est une épreuve de patience. Nous sommes en conditions extrêmes. Je crois que la motivation de chacun tient dans ce défi, conquérir des images jamais vues!

Luc Jacquet

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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