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22/12/2011

Parmi les éléphants

C’était notre avant-dernière nuit ici, nous sommes allés la passer au baï, pour voir les éléphants. On sent leur présence partout, sur les sentiers en forêts qui sont aussi les pistes que nous suivons pour progresser en forêt. Le matin, la boue porte la marque de leurs énormes empreintes. Sur les arbres sur lesquels ils se sont frottés, laissant de la terre jusqu’à trois mètres du sol, sur les écorces qu’ils ont rongées pour se soigner, à la cicatrice que laissent  leurs défenses sur certains gros troncs, aux petits arbres qu’ils ont renversés. On sent qu’ils ont un impact considérable sur la forêt, ils la sculptent, la modèlent, la hantent… Nous sommes toujours sur nos gardes quand nous avançons le soir, les guides redoutent toujours une rencontre, il y a beaucoup de mères et d’éléphanteaux ici.

Bien avant d’arriver au baï, on entend leurs barrissements qui résonnent dans la forêt, une manière de se préparer à leur rencontre.

Nous nous sommes tous installés, sur la tour d’affût qui surplombe cette vaste clairière. Ils étaient 34 quand nous sommes arrivés, barbotant tranquillement dans le lit de la rivière. Le calme absolu. C’est un spectacle qui se suffit à lui-même. Ils vont doucement, puis sur un coup de tête, l’un d’entre eux prend une colère; chasse les autres, il y a des éclaboussures puis tout redevient calme.

Il y a aussi des buffles de forêts, des antilopes Sitatonga, un aigle pêcheur. Parfois un groupe semble très pressé de rentrer en forêt. On entend un fracas de branches brisées quand ils disparaissent dans la végétation.

Nous montons les hamacs, la nuit tombe, on les devine encore dans le faisceau des lampes. Leurs bruits nous accompagnerons toute la nuit. Quel tintamarre d’insectes, de batraciens, de cris étranges. Ben tel un magicien sort de son sac une bouteille de Gevrey-Chambertin et un saucisson pour fêter la fin de la mission, un festin! Une énorme chauve-souris tourne autour de nous.

C’est curieux comme j’associe les éléphants et les grands arbres ici, la même impression de puissance, une certaine similitude de couleurs et d’épidermes. Je m’endors sur cette image.

Luc Jacquet

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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21/12/2011

La forêt du Gabon (2)

Dans le sous-bois de la forêt primaire, à la latitude de l’Equateur, les Européens sont environnés d’une multitude d’arbres qui, à première vue, ne leur évoquent rien. Pourtant beaucoup de ces arbres gabonais sont les proches cousins de nos petites herbes d’Europe, millepertuis, verveine, garance, aigremoine, pimprenelle, euphorbes ou tulipes. Même le lin a ici un cousin, Hugonia, une forte liane à crochets. Nous sommes parmi les ancêtres de la flore d’Europe.

Mais la réalité est plus large: il y a ici beaucoup d’arbres propres aux tropiques, sans aucune parenté avec les nôtres. C’est le cas de la famille du Moabi, les Sapotaceae (Arganier, Karité, Chicle ou chewing-gum): aucune de ces plantes ne s’est aventurée vers les hautes latitudes où les hivers sont froids. Je peux les comprendre.

Notre séjour au Gabon touche à sa fin et je ne voudrais pas qu’il s’achève sans avoir rendu hommage à la grande forêt d’Afrique, vivante, sonore et odorante, riche de ses arbres émergents, pleine des traces de ses gros animaux. Ne l’oublions pas, les ancêtres de l’être humain, les premiers Primates appartenant au genre Homo, ont pris naissance dans la forêt d’Afrique, il y a 20 millions d’années.

Merci aux grands arbres des forêts de l’Ivindo, beaux, dignes, totalement autonomes, silencieux et discrets, mais tellement utiles que l’être humain, selon toute vraisemblance, serait incapable de vivre sans eux.

Francis Hallé

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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20/12/2011

Dans les bras du Moabi - La vigie

Une observation qui rappelle les Séquoias californiens: au pied d’un très grand arbre, l’appréciation de sa hauteur est gênée par la déformation perspective. Mais l’ascension le long d’une corde parallèle au tronc lui restitue toute sa hauteur, en un défilement interminable et impressionnant.

Benjamin, Yanick et Cédric ont installé un palan pour me hisser et j’ai eu aussi peu d’efforts à faire qu’un sac de blé que l’on monte jusqu’à la lucarne du grenier.

L’arrivée sur la grosse branche horizontale, à 38 mètres, est délicieuse: un vent frais, une forte lumière, une vue sur la canopée et ses arbres en fleurs, et les lointains bleutés de l’autre côté de la vallée, à l’Ouest. Après une manœuvre de mousquetons et de longes, je me retrouve au sommet du tronc, au centre d’une couronne de quatorze énormes branches dont chacune a le diamètre d’un bel arbre. Dans les bras du Moabi.

Une constatation quelque peu technique, qui trouve son sens dans le contexte de l’histoire de la forêt équatoriale: le Moabi est un arbre unitaire, c’est-à-dire qu’il ne «réitère» jamais son architecture, ni spontanément ni même en cas d’élagage accidentel, comme on peut en juger par le nombre des moignons cicatrisés (bumps).

Tandis que mes camarades filment, ma journée s’écoule doucement, à dessiner les branches du Moabi, leurs feuilles, leurs fruits, leurs épiphytes, lichens et fougères, orchidées et un cactus du genre Rhipsalis. Mon travail est certainement plus aisé que celui des cinéastes, mais dessiner n’est pas si facile à cause des innombrables petites abeilles sans dard (mélipones) qui m’environnent d’un petit nuage noir et mobile.

L’après-midi s’avance, il faut redescendre. L’arrivée dans l’humidité sombre confirme une impression pour moi déjà ancienne: la canopée et le sous-bois sont deux forêts différentes, comme posées l’une sur l’autre.

Francis Hallé

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© Jake Bryant / envirofoto.com

La vigie

Nous avons trouvé l’arbre idéal, l’arbre de cinéma. Ce moabi nous dit Francis, ne grandira plus, il a été étêté il y a déjà longtemps. Il porte de nombreuses cicatrices que Francis n’arrive pas à expliquer. C’est pour moi une chance inouïe, le seul moabi près du camp est l’arbre idéal. En haut de son tronc de 38m, il y a ce que Ben et Yanick ont spontanément appelé un nid, une sorte de plateforme de 80cm2, confortable au possible, juste nichée au cœur des branches du géant, doux comme le creux d’une main, l’endroit idéal pour voir la forêt, pour voir le monde. Francis s’est niché là avec son carnet de dessin, il vient d’y passer deux jours, pratiquement sans bouger, à observer, à dessiner. Il se dégage de lui une aura de tranquillité extraordinaire, il est bien là-haut et ça se voit. On sent qu’il est familier des canopées, ses gestes de progression sont précis, assurés, vieux capitaine des arbres en haut de sa vigie. L’homme et l’arbre ne sont plus qu’un, j’ai trouvé l’image que je cherchais, le point de vue du film. Cet endroit est l’endroit idéal pour raconter l’histoire de la forêt, il donne le recul indispensable, inexplicable. Je ne sais pas encore si dans le film Francis incarnera son propre rôle. Nous faisons des essais de postions caméras; Ben et Yanick font un travail incroyable, ils bossent sans arrêt, dans un flux constant de blagues vaseuses pour faire tomber un peu la pression. Pas question de faire une erreur, de laisser tomber quoique ce soit. Il y a des dizaines de cordes, laquelle est la bonne ? C’est une concentration permanente à un tel point qu’ils n’ont pas le goût de manger. Deux barres de céréales alors qu’ils ont une dépense d’énergie digne d’une ultra-performance sportive.  Ils courent sur les branches comme des écureuils;  dans ces conditions extrêmes la caméra est une vraie «bête-à-chagrins»: trop d’accessoires inutiles, une ergonomie stupide avec un enregistreur indépendant du corps principal qui multiplie les fils de connections, les petits interrupteurs, sans parler du système de renvoi d’image qui nous permet de cadrer au sol avec Gérard, il saute en permanence, brouillé à chaque communication radio. Il faut entre une et deux heures pour mettre la caméra en place, chaque changement d’objectif est aussi long. Le temps dans l’arbre n’est pas le même qu’au sol. Là-haut on fait un geste après l’autre, une main pour se tenir, une main pour travailler. Au sol on attend, en essayant de ne pas leur compliquer la tâche par des pressions inutiles. Il faut que j’anticipe mes demandes, chaque décision, modification est lourde de conséquence. Aurélie fait la hot-line dans son talkie, c’est une épreuve de patience. Nous sommes en conditions extrêmes. Je crois que la motivation de chacun tient dans ce défi, conquérir des images jamais vues!

Luc Jacquet

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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19/12/2011

La routine du camp (11 décembre)

On commence à trouver le tempo, le rythme propre de l’équipe qui nous permet de tenir sur la durée, gérer notre temps de journée incluant le montage et le démontage des lourds systèmes d’ascension, pour ne pas rentrer à la nuit (toujours risqué compte tenu des éléphants qui sillonnent la forêt comme en témoignent les traces sur le sentier le matin).

Un tournage c’est aussi gérer la tension, la promiscuité, la fatigue, l’éloignement.

Il y a des caps, il reste trois jours de travail plus une journée de mise en caisses, ça sent déjà un peu la fin alors qu’avant hier a été une journée de grosse tension chez tout le monde, coup de gueule, énervement. Le travail dans les arbres est risqué, long. Le soir chacun a fait des efforts pour prendre le dessus, les gens se sont parlé entre eux. C’est une bonne équipe, chaque échec est surmonté, pour l’heure on trouve des solutions à tout ce que l’on peut matériellement réaliser avec les moyens dont on dispose. Ce système d’essais-erreurs en situation réelle me permet de dégager des solutions techniques pour le tournage à venir. Dans ma tête le film incube, des idées germent le processus est en marche concrètement, les choses prennent formes, des solutions de réalisation se dessinent.

Levé du jour, 5h30, selon la fatigue de la veille, les installations de la journée, on prend le petit dèj entre 6h30 et 8H. Le matin chacun est dans sa bulle, on se resocialise tout doucement, Yanick va à la rivière chercher trois arrosoirs d’eau qu’il traite au désinfectant, ce sera l’eau potable de la journée. On fait un dernier point sur ce que j’envisage comme images, Cédric organise la nourriture du midi, les portages, Aurélie prépare la caméra, les colis de portage. Nos déplacements à pieds excèdent rarement une heure, c’est un rayon d’action maximum pour une équipe avec un tel matériel.

On part en forêt accompagnés des éco-gardes qui nous aident pour le portage. Ils sont une bonne équipe, on s’entend bien avec eux. Il y a de sacrés personnages, James, Constant, Toussain, Alfred … des hommes de la forêt amusés de nos méthodes et fiers de voir leur  forêt mise en image.

La journée se passe à essayer des cadres, trouver les bons axes pour la caméra pour faire de ces arbres des héros, faire en sorte de sortir du déjà-vu, aller chercher l’âme de la forêt. La journée c’est aussi attendre des percées de soleils, essayer d’ignorer les milliers d’abeilles-moucherons qui s’abattent sur nous par moments, régler les problèmes de transmission vidéo récurrents entre le haut de l’arbre et le sol, laisser le temps à l’équipe de changer de configuration de tournage. Je sais déjà qu’il faudra envisager une équipe de cordistes conséquente pour le tournage, que les installations dans les arbres puissent s’enchaîner. C’est bien dans les arbres que l’on a envie de filmer, c’est là-haut que ça se passe… dans la canopée.

Nous rentrons au camp vers 16h30, une heure avant la nuit, le temps de se jeter dans le gour de la petite rivière qui nous sert de salle de bain, laver une chemise ou deux en même temps puis se retrouver ensemble autour du repas vers 18h30. Il fait grand nuit. On jacasse de tout et de rien, les personnalités autour de la table viennent d’horizons très différents, c’est parfois passionnant, parfois inintéressant quand nous sommes épuisés. Aucun soir ne se ressemble, c’est la pulsation mystérieuse d’une équipe, cette étrange humeur collective propre à tout groupe dans ce genre d’expédition.

Je suis impressionné par la routine dans laquelle je rentre, je duplique jour après jour les même gestes efficaces, comme pour libérer ma tête en permanence dans le film. Je sais  maintenant profiter des petits moments d’intimité en rentrant au camp le soir, au moment de poser les chaussures, assis sur les marches du bungalow que je partage avec Gérard, pendant le bain et la lessive, au petit jour en écrivant sur les marches du «séjour».

Nous sommes couchés tôt, une autre manière de se retrouver avec soi-même. On se prête des livres, il me suffit de quelques pages pour dormir.

Luc Jacquet

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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15/12/2011

L'avenir des forêts du Gabon

De deux choses l’une:

 - Le Gabon pouvait continuer comme par le passé, à laisser abattre ses forêts pour alimenter ses finances; un schéma tellement classique qu’il n’eût intéressé personne, à part les coupeurs de bois  et quelques financiers qui ignorent tout de la forêt et n’en veulent rien connaître.

 - Ou le Gabon rompait avec un pillage forestier datant de la phase coloniale de son histoire et s’engageait, progressivement mais résolument, dans la protection de ses Parcs Nationaux et la sauvegarde d’arbres de haute valeur symbolique comme le Moabi: alors le monde entier tourne les yeux vers ce pays et s’intéresse à sa vision novatrice. En ce moment même, la télévision coréenne prépare un film sur les Parcs Nationaux du Gabon.

Le Gabon. Un pays qui rend l’optimisme, dans le contexte actuel de la déforestation équatoriale. Fin 2011, l’année internationale des forêts s’achève et jamais la situation des dernières forêts équatoriales intactes, ou «primaires», n’a été aussi dramatique. Outre la poursuite de l’exploitation des bois d’œuvres par les pays riches, de plus en plus active, deux facteurs sont venus aggraver une situation déjà difficile : le développement économique de la Chine, grande consommatrice de bois, qui installe des chantiers d’abattage dans le monde tropical tout entier; et la culture massive des «agro-carburants» - soja, canne à sucre, palmier à huile – que l’on installe sur les terres fertiles rendues disponibles par la déforestation.

L’exemple du Gabon sera-t-il suivi? L’avenir de notre biodiversité planétaire dépend de décisions comme celles que ce pays a eu récemment le courage prendre.

Francis Hallé

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© Jake Bryant / envirofoto.com

 

 

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14/12/2011

Une journée dans les bras du moabi

Quitter l’emprise du sol, oublier l’usage d’un support pour se déplacer, éprouver le vide et aller vers la lumière. Pour gagner le sommet d’un arbre, il faut remonter la pesanteur à contre-courant. Eprouver l’exacte mesure de cette force verticale en remontant la corde en fil d’araignée, le pied accroché dans une boucle de sangle, les deux mains dans la poignée bloquante qui permet de se tracter vers le haut, à la force des bras et des jambes. Aujourd’hui je suis monté dans un grand Moabi. Pour cette première expérience je sens immédiatement que mon corps est plus adapté à arpenter l’horizon que la verticale. En d’autres termes, j’en ai bavé, mais j’avais tellement envie de monter dans cet arbre que j’ai été vraiment heureux d’arriver en haut par mes propres moyens. En plus en quarante mètres d’ascension, on a le temps de voir, de réfléchir.

Refaire le chemin de l’arbre qui, pour nourrir sa soif de soleil, s’oppose à la force de l’attraction terrestre en plantant dans la terre son tronc qui dessine un chemin vers le ciel. C’est peut-être cette puissance, incarnée par la verticale des millions de troncs d’arbres de cette forêt, qui donne une telle sensation de force tranquille. Les bâtisseurs de cathédrales ne sont pas à mon avis allés chercher ailleurs la métaphore de pierres des piliers, des chapiteaux, des voûtes.

Et là-haut? Une position royale, une place inexpugnable où je redécouvre après des jours de sous-bois la lumière, l’horizon. Le plaisir de voir loin est un privilège de grimpeur. Le territoire des oiseaux, des papillons, des singes, des arbres en fleurs, la canopée, comme un  jardin japonais au printemps. Une multitude de nuances de verts, des arbres de toutes formes, une multitude! A l’ouest la forêt moutonne à perte de vue.

Luc Jacquet

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© Jake Bryant / envirofoto.com

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